14.10.04

Collateral

(de Michael Mann)

J’aurai préféré faire un post très court, très concis comme les précédents (ils étaient parfaits ceux-là, non ?), mais j’ai pas mal de choses à dire sur ce dernier Michael Mann alors d’avance, toutes mes excuses.
Déjà, il y a un truc que je trouve très réussi dans Collateral, c’est la relation vampirique et manipulatrice qui s’installe entre le tueur à gages Vincent (Vincent ? Vincent Vega ? Comme dans Pulp Fiction ??) et Max le chauffeur de taxi (Jamie Foxx, très bien). On dirait un tuteur, un professeur qui enseigne à Max comment vivre pleinement sa vie, qui lui inculque le courage de prendre enfin son destin en mains. Un enseignement qui lui coûtera cher puisque c’est quand Max mettra en pratique ces leçons, les fera siennes, qu’il trouvera véritablement la force de se rebeller et de prendre le dessus. Ce renversement du rapport de force est prévisible mais vraiment bien construit et amené (avec comme scène clé, celle où Max doit littéralement "interpréter" le rôle de Vincent devant Javier Bardem). D’autant que toutes les scènes dans le taxi sont fascinantes, parenthèses hors du temps, sorte de bulle mentale complètement à part qui transforme ces passages en ballades rêveuses et nonchalantes comme déconnectées du monde. Ces scènes sont d’autant plus singulières que tout le long du film, le resserrement de la durée (une seule nuit) et des lieux visités assure beaucoup de tension et de rythme.
Au-delà ça, il faut tout de même tolérer (ou pas : voir la critique de Brice) un nombre incalculable d’incohérences consternantes : Tom Cruise est à LA pour abattre les témoins d’un énorme procès de la drogue qui a lieu le lendemain ; donc on peut supposer que ces témoins ultra importants sont bien au chaud, à l’abri, surveillés, protégés... ben non ! Ils sont à la maison, en train de mater la télé avec bobonne, libres comme l’air, ou alors en boîte de nuit, un verre à la main, 4 filles sur les genoux et mille personnes (et tueurs potentiels) autour d’eux : dur à avaler... D’autant que le FBI, chargé de l’affaire, est le dernier à apprendre leur mort, bien longtemps après les petits flics de LA, préférant passer la nuit à surveiller une porte : super... Quant au hasard qui fait que le dernier "témoin" à abattre avait laissé son numéro de téléphone à Max quelques heures avant, on dira poliment qu’il fait vachement bien les choses... Autre point délicat : si la réalisation est impressionnante et transcende ces errements scénaristiques (voir la scène hallucinante de la boite nuit), j’ai toujours le plus gros souci avec l’image numérique des caméras HD, moche, terne, sans profondeur de champ, dont la laideur est vraiment flagrante par moments.
A partir de là, ça va devenir assez dur à expliquer mais, même s’ils sont énervants, je crois que ces faiblesses participent à mon appréciation du film, lui donnant une séduisante défaillance qui manquait peut-être aux films précédents de Mann, trop parfaits, trop léchés (si on excepte les 10 dernières minutes lamentables de Heat, qui pour le coup n’avaient rien de séduisantes...). Il y a plein de choses totalement saugrenues mais ça donne au film un côté hybride et flottant que j’aime bien (ce qui rejoint peut-être ce que je disais des ballades en taxi), avec des allures de work-in-progress géant qui chercherait sa voie alors qu’il est déjà lancé : exemple parfait, le personnage du flic interprété par Mark Ruffalo (mon héro de la semaine, aussi à l’affiche d’Eternal Sunshine (j’en reparle bientôt)), qui apparaît sans qu’on s’y attende, qui n’a clairement rien à faire là, servant seulement à éclaircir certaines zones d’ombres sur l’histoire du procès et des témoins ; personnage greffé artificiellement sur le récit, déplacé, comme venu d’un autre film. Et pourtant, il y a un je-ne-sais-quoi dans cette présence inopportune qui finit par fonctionner, une liberté étrange dans la narration qui ne se rattacherait aux codes du genre que quand ça l’arrange. Et mine de rien, la façon dont le personnage rentre et sort du film est assez audacieuse (surtout sa sortie, que je trouve assez marquante).
Au-delà de ça, j’admets bien volontiers que le film est légèrement surestimé. Mais s’il tente beaucoup et se plante régulièrement, la façon dont il se révèle fièrement à chaque fois, comme si rien n’était, est remarquable. Et c’est comme ça jusqu’à la fin : une fusillade naze dans un building, une course-poursuite archi-classique dans le métro, on n’y croit plus trop qu’arrive finalement une belle scène de repos après la bataille, Foxx et Cruise face à face, essoufflés et meurtris, dans l’indifférence du monde extérieur ; la balance est rétablie et la conclusion est admirable. Un film tire parfois son charme de ses défauts : Collateral est un beau film bancal.